Vamık D. Volkan, M.D., DLFAPA, FACPsa.

 
 
 
 
 
 
 
 
04, 2007
 
 
LE TRAUMA MASSIF
 
 
 
 
Vamık D. Volkan
 
 
 
 
 
 
 
Je me propose d'etudier ici les liens psychologiques entre le developpement d'une ideologic politique conferant un droit excessif, tel que 1'irredentisme, et le trauma massif qui diminue le sentiment partage de bien-etre et d'omnipotence du grand groupe concerne. J'entends par «grand groupe» des milliers on mil­lions de personnes dont la plupart ne se rencontreront jamais dans leur vie, qui vivent un sentiment intense d'identite a travers leur appartenance a la meme ethnicite, nationalite ou religion. 11 existe plusieurs types de traumas massifs. Certains resultent de causes naturelles telles qne les tempetes tropicales. les tsu­namis ou incendies de fore'ts ; d'autres, de desastres accidentels dus a 1'activite humaine comrne, par exemple, la catastrophe de Tchernobyl. Dans cette contri­bution, j'emploie 1'expression «trauma massif de grand groupe» uniquement pour parler de blessures qu'un groupe ennemi a deliberement intligees a cefui-ci. Dans ce type de tragedie, le groupe en position de victime souffre non seule-ment de pertes et fait face a l'impuissance, mais connait aussi la honte, I'huniiliation et une incapacite a s'affirmer soi-meme. Les membres d'un grand groupe traumatises par d' «autres» ne peuvent effectuer un processus de deuil eu egard a leurs pertes ou transformer completement leur honte, leur humilia­tion et leur impuissance. Us ne peuvent s'affirmer eux-memes a travers un pro­cessus d'adaptation sur le plan social ou politique et fmissent parfois par inte-rioriser un sentiment de rage impuissante, un masochisme idealisant, ou deviennent enclins a des acces sadiques signes d'une inadaptation-des mani­festations que la communaute dans son ensemble partage toutes. En resume, les membres d'un groupe victime d'un trauma massif inflige par un groupe ennemi sont incapables d'effectuer avec succes certaines taches psychologiques qu'ils transmettent ensuite aux enfants de la generation ou des generations suivantes en meme temps que le souhait partage, conscient ou inconscient, que celles-ci pourront les mener a bien.
 
Quand ce type de transmissions intergenerationnelles se produit, la repre­sentation rnentale partagee de Pevenement historique traumatique peut devenir ce que yappelle un «trauma choisi». Le trauma choisi devient une marque signifiante pour Tidentite du grand groupe. De plus, il cree parfois un fonde-ment a partir duquel la societe developpe une ideologic conferant un droit excessif qui. dans de nouvelles situations historiques. telles qu'une menace a 1'egard de 1'identite du grand groupe, peut etre manipulee par des ineneurs politiques dans le but d'elaborer de nouveaux programmes politiques et/ou d'entreprendre de nouvelles actions soutenues par cette ideologic. Le «droit» excessif fournit un systeme de croyances et un sentiment renouvele d'omnipotence qui affirme que le grand groupe a le droit de posseder ce qu'il souhaite avoir. L' «irredentisme», par exemple, est une ideologic politique du droit. Ce terme politique est le nom de la doctrine du mouvement nationaliste italien qui reclamait Tannexion des terntoires appeles Italia irredenia (Italie non rachetee), restes sous domination autrichienne apres 1866 et peuples d'une majorite d'ltaliens.
 
LES IDEOLOGIES POLITIQUES:
Il n'existe pas d'etudes psychanalytiques systematiques et detaillees sur 1'evolution des ideologies politiques en general. Je me propose, dans cet expose, d'etudier seulement un aspect restreint de ce type de processus groupaux en me limitant a trailer du role des traumas massifs de grand groupe infliges par d' «autres», habituellement appeles «ennemis», et de leurs consequences pour les generations suivantes. Les ideologies politiques sont, bien entendu, formulees et presentees par des individus ou un groupe d'individus. Mais elles ont besoin pour exister qu'un grand groupe receptif les accepte et favorise leur developpement. J'avancerai ici 1'idee que la reactivation d'un «trauma choisi» (Volkan, 1991, 1997; Volkan et Itzkowitz, 1993, 1994) prepare une societe a accueillir une ideologie conferant un droit excessif.
 
Le mot d'«ideologie» (science des idees) a, semble-t-il, etc forge par Antoine Louis Claude Destutt, comte de Tracy (generalement appele Destutt de Tracy, 1754-1836), dans sa Dissertation sur quelques questions d'ideologie (1799), mais aussi dans plusieurs textes intitules Elements d'ideologie (publics entre 1801 et 1815) et d'autres ecrits lies a ceux-ci. Ce terme, employe par les «ideologues», rhetoriciens de la Revolution francaise dont Destutt de Tracy etait le chef, fut lu et etudie par des leaders politiques tels que Thomas Jefferson (Chinard, 1979; Klein, 1985) et influenga par la suite la pensee politique, economique, societale et psychologique.
 
Du fait que ce terme faisait reference a la politique, son emploi s'est ensuite developpe dans de nombreuses directions differentes. 11 apparaissait parfois pour designer une doctrine politique systematique et globale justifiant une intrusion dans la vie des societes et des personnes de facon universelle, et d'autres fois, sur un plan regional, pour exercer une influence sur des processus impliquant de grands groupes de meme que, bien entendu, sur la vie des membres individuels de ces groupes rnais seulement dans des regions geographiquement limitees. Le marxisme, par exemple., etait suppose constituer une theorie universellement applicable, alors que le Kemalisme et le Gaullisme etaient des ideologies respectivement Turque et Francaise.
 
Comme les exemples que je viens de citer 1'indiquent, les ideologies poli­tiques portent parfois le nom de personnes auxquelles elles sont associees. D'autres fois, ceux qui s'interessent aux sciences politiques se sont reportes a des figures historiques afin d'expliquer certaines ideologies revendiquees par ]e passe ou meme dans le present. Par exemple. le calvinisme, en tant qu'ideologie politique, se fondait sur le systeme theologique de Jean Calvin (1509-1564). En fait, on trouve les origines de nombreuses ideologies politiques dans des croyances religieuses ou une comprehension religieuse de la moralite humaine et des droits des personnes en tant que lies au pouvoir divin (cf., par exemple, Thompson, 1980, et Vasquez, 1986). Mais il n'en est pas toujours ainsi. Le marxisme, par exemple, n'est pas une ideologic influencee par la religion. En realite, le marxisme a donne au terme d' «ideologic» une connotation negative du fait qu'il se percevait lui-meme conime refletant la nature humaine. Il n'en reste pas moms que, pour le reste du monde, pour les «non-croyants» au communisme, le marxisme reste une ideologic politique.
 

Bien entendu, nombreux sont les «ismes» qui. en sciences politiques, ne portent pas le nom d'un individu mais desigrient des mouvements ideologiques universels ou regionaux qui deviennent le moteur de certains programmes et actions politiques. Outre le feodalisme, le capitalisme ou le cornmunisme men-tionne plus haut, il y a, par exemple, le royalisme, Je centrisme. 1'universalisme. risolationnisme, rhellenisme, le sionisme, le panislaraisme, le pantouranisme1 (Touran est le terme persan pour designer le Turkestan, ce nom signifiant le «Pays des Turcs» ), le nazisme et, bien entendu, fe conservatisme et le liberalisme les plus courants. Les psychanalystes ont ecrit des psychobiographies de certains meneurs, tel Adolf Hitler, qui ont developpe leurs propres ideologies politiques ou fait de la politique sous 1'influence de certaines ideologies. En general, ces ecrivains psychanalystes ont avant tout essaye de comprendre les motivations interieures ayant amene ces meneurs a elaborer et/ou mettre en pratique des ideologies specifiques (Volkan et Itzkowitz, 1984). En revanche, le role d'evenements his-toriques exterieurs dans 1'attention que des meneurs ont portee a certaines idees politiques n'a guere ete etudie. Des psychanalystes nous rappellent toutefois que la nature d'un evenement historique influence les idees et les actions aussi bien des meneurs que celles de leurs disciples. Dans son etude de la Reforme protestante, Loewenberg (1991) a traite du lien essentiel entre le trauma massif partage et le processus historique domine par des activites sadiques collectives. Il affirme ainsi que «[ce] fut un trauma de grande envergure... d'un tel effet qu'il aura fallu des siecles pour instaurer un nouvel equilibre et une nouvelle securite. Les reactions de la religion, de la culture et de la politique europeennes a ces traumas furent une nouvelle piete, la flagellation, une pratique largement repandue de la torture et des epidemics de possession demoniaque qui s'emparerent de groupes a la fin du xve siecle pour la premiere fois» (p.515). Loewenberg decrit le developpement d'un processus mettant en jeu un grand groupe et, en un sens, d'une ideologic de grand groupe qui permit a 1'eveque de Wiirzburg de tuer 900 personnes et a 1'eveque de Bamberg d'en tuer plus de 600. II nous rappelle egalement que, dans cette atmosphere, 300 personnes furent executees en 1514 dans le petit diocese de Come. Loewenberg (1991,1995) n'etudie pas directement la dynamique du lien entre un trauma de grande envergure et des evenements tragiques qui se produisent plusieurs siecles plus tard. Le concept de trauma choisi met, me semble-t-il, en lumiere la dynamique de ce lien.

 
LE TRAUMA CHOISI:

L'expression «trauma choisi» designe la representation mentale partagee du trauma massif d'un grand groupe que les ancetres de celui-ci ont subi de la part d'un groupe ennemi, et les images de heros, de victimes ou des deux qui y sont liees. Bien entendu, les grands groupes n'ont pas rintention de devenir vic­times et de voir leur omnipotence collective diminuer, mais ils «choisissent» de mythologiser et psychologiser la representation mentale de revenement. Quand cela se produit, la realite de 1'evenement n'a plus d'importance pour les mouve-ments societaux. Par exemple, la bataille du Kosovo qui opposa en 1389 les Turcs Ottomans et le peuple serbe fut rapportee dans 25 recits «veridiques» differents (Emmert, 1990). Mais la «realite» de ce qui s'etait passe pendant cette bataille n'avait pas d'importance aux yeux des generations futures du peuple serbe. Comme je Fai decrit ailleurs en detail (Volkan. 1997), c'est la transformation de la representation mentale de cette bataille en trauma choisi qui leur importait. Sells (2002) parle d'une ideologic liee a ce type de trauma : il 1'appelle «christoslavisme». Dans cette bataille, le prince Lazar etait le meneur serbe et sa personne a occupe une place essentielle dans ce trauma choisi. Selon Sells, la representation du prince Lazar en figure christique par le grand groupe serbe est devenue plus explicite an cours du xixe siecle. II ecrit, a ce propos : «Lazar fut represente prenant part a une "Gene" (la veille au soir de la bataille), entoure de douze disciples-cavaliers, dont un traitre qui livra les plans de bataille aux Tnrcs. Sa mort fut intitulee le Golgotha serbe et sa crucifixion fut celle de ia nation serbe. L'histoire de Lazar etait liee a un melange revolu-tionnaire de nationalisme romantique et de polemique anti-islamique. C'est la combinaison des deux qui a engendre Fideologie que j:ai appeiee "christo­slavisme"» (p.63).

 
Ce qui devient important, quand un evenement se transforme en trauma choisi, c'est le fait que le grand groupe porte en lui, de generation en genera­tion, non settlement la representation mentale de Fevenement traumatique, mais aussi les sentiments partages de biessnre et de honte qui y sont associes et les defenses mentales contre les eonflits percus, egalement partages, que ces sen­timents font naitre. Au cours de cette transmission transgenerationnelle; la representation mentale de Fevenement emerge comme un element qui marque le grand groupe de facon significative; le groupe integre la representation men-tale rnythologisee de Fevenement traumatique au sein meme de son identite. Le trauma choisi sert essentiellement a relier les membres du grand groupe comme s'ils formaient une toile d'araignee invisible.
 
Un trauma choisi pent rester des decennies en sommeil dans la conscience sociale et, au gre de nouveaux facteurs exterieurs, changer de fonction et exercer ainsi une influence nouvelle. Le groupe pent, par example, passer de Faccepta-tion d'une ideologic de la victimisation glorifiee a F adhesion a une ideologic conferant un droit de vengeance. Quant au peuple serbe, Fmfluence de son trauma choisi s'est certainement metamorphosee au cours des siecles, Famenant a passer d'un etat idealise de victime a un nationalisme fervent (Volkan, 1997; Shatsmiller, 2002).
 

Quand Fexistence d'un grand groupe - celle de son identite - se trouve menacee sur le plan psychologique au point que ses membres en viennent a se demander qui ils sont, ceux-ci recourent alors a differentes methodes (Volkan, 2004) afin de renforcer leur croyance en la survie de leur groupe et de son iden­tite. Ils sont alors prets a reactiver leur trauma choisi. dont la fonction principale est de les relier et de leur donner un sentiment de securite qui garantisse la survie de leur identite partagee. ll y a la une sorte de paradoxe. Un trauma choisi renvoie en effet a un evenement traumatique du passe ou les ancetres ont ete humilies, ou ils sont devenus impuissants et ont perdu leur omnipotence., mais il est maintenant fait appel a ce trauma pour renforcer 1'identite des des­cendants du grand groupe et alimenter leur bien-etre.

 
L'attachement du groupe aux representations mentales d'anciens traumas, qui se sont transfomies en traumas choisis, est alors beaucoup plus fort que sa reactivation de souvenirs d'anciennes gloires de ses ancetres. J'ai explique pour-quoi dans d'autres ecrits (Volkan, 1997, 2004). En resume, je dirai que les gloi­res anciennes (que j'appelle gloires choisies) n'engendrent pas des taches psy-chologiques inachevees et transmises aux generations suivantes afm qu'elles les accomplissent dans le futur. Les membres d'un groupe massivement traumatise «deposent» (par une forme particuliere d'identification projective) leurs selfs blesses et images d'objet internalise dans les representations de soi en train de se developper chez leurs descendants et orientent ceux-ci consciemment - mais surtout inconsciemment - quant a la facon de traiter ces images (Volkan, Ast et Greer, 2002). Les taches a accomplir transmises a la (ou aux) generation(s) future(s) sont renforcees par une identification aux adultes de la generation precedente. L'evolution d'un trauma choisi comporte des taches psychologi-ques a accomplir, telles que celle d'achever les processus de deuil de la (ou des) generation(s) precedente(s) et de transformer completement la honte et 1'im-puissance associees aux images qui ont ete «deposees». L'inclusion de ce type de taches psychologiques dans les traumas choisis fait de celles-ci non seule-ment des elements qui marquent le grand groupe de facon determinante, mais aussi de puissants « moteurs » capables d'entrainer des mouvements societaux et politiques.
 
Dans la partie suivante de mon expose, j'examinerai, en me fondant sur mon travail avec Fhistorien Norman Itzkowitz (Volkan et Itzkowitz, 1993, 1994). la naissance d'une ideologic particuliere du droit que les Grecs ont appelee Megali Idea (Grande Idee), associee a un trauma massif, celui de la prise de Constantinople par les Turcs Ottomans en 1453.
LES CROISADES, LA CHUTE DE CONSTANTINOPLE ET LA MEGALI  IDEA:

En 1071 de notre ere, le chef Turc Seldjoukide Sultan Alp Arslan defait Tarmee de 1'Empereur Byzantin Romanes IV Diogene pres de Manzikert, dans Test de 1'Anatolie. Au cours des siecles qui suivent la bataille de Manzikert, I’Asie Mineure, le centre de la Turquie actuelle, se turquifie progressivement. Peu apres cette bataille, un groupe de Turcs seldjoukides prend Jerusalem, cet evenement etant a Torigine des croisades. A I'epoque ou les croises entrent a Jerusalem, la ville n'est plus occupee par les Turcs, mais leur perception des Turcs comme occupants de la terre sainte des Chretiens prevaut. C'est toutefois la prise de Constantinople par les Turcs, trois cents ans apres la bataille de Manzikert, qui deviiit un trauma choisi plus evident pour le monde chretien. Constantinople fut prise par les successeurs des Turcs seldjoukides., les Ottomans, le 29 mai 1453. Historiquement, cet evenement marqua la fin d'une epoque et le debut d'une autre car Empire Byzantin Chretien fut remplace par I'Empire ottoman domine par les Musulmans. Constantinople ayant etc prise un mardi, les Chretiens virent ensuite Je mardi comme un jour defavorable. La prise de cette ville par les Turcs etait consideree comme refletant le jugement de Dieu sur «les peches commis partout par les Chretiens » (Schwoebel, 1967. p.14). Dans I'Europe du Moyen Age et du debut de I'epoque moderne, ceux qui enregistraient les evenements historiques avaient tendance a ne pas tenir compte des causes «reelles» des evenements et a voir le cours de 1'histoire humaine comme entre Jes mains de Dieu. Cette vision n'a pas completement disparu aujourd'hui. Les groupes fondamentalistes Chretiens aux Etats-Unis, par exemple, voient dans la tragedie du 11 Septembre 2001 une punition de Dieu a Tencontre des peches que commettent les homosexuels. feministes et autres libertaires du pays (Volkan, 2004).

 
Bien que Rome ait refuse de soutenir Constantinople contre les Turcs, les Romains recurent la nouvelle de la chute de Byzance comme un choc et non sans incredulite. La victoire turque fut consideree comme un poignard plonge dans le cceur de la chretiente. Aeneas Sylvius Piccolomini, un futur pontife, ecrivit au pape Nicolas V, le 12 juillet 1453, que les Turcs avaient tue Homere et Platon pour la deuxieme fois (Schwoebel, 1967).
 

La perte de Constantinople fut un trauma massif qui rouvrit les blessures de la chute de Jerusalem, et le deuil de cette perte ne put etre resolu ni mis de cote. Jerusalem avait ete reconquise puis de nouveau perdue, mais la chute de Constantinople ne fit que provoquer des sentiments d'impuissance, de honte et d'humiliation. Le desir de reparer ce trauma se fit entendre dans le mecontentement presageant 1'organisation d'une autre croisade. Ces propos resterent sans suite mais Fidee persista. Les Chretiens des territoires Ottomans chanterent ensemble le refrain : «De nouveau, avec les annees, avec le temps, ils seront de nouveau a nous», dans une tentative pour denier les changements survenus et reparer les pertes qui en avaient resulte. C'est la qu'a germe une ideologie d'un droit excessif formulee plus tard (Young, 1969). Le deni se manifesta egalement d'autres facons. Si un lien continu pouvait etre trouve entre Turcs et Byzantins, les Byzantins et les autres Chretiens auraient alors moins de raisons de souffrir. De nombreux Occidentaux s'interesserent, parfois avec un certain mysticisme, aux origines anciennes des Turcs et essayerent de creer un «phenomena de liai­son» partage (Volkan, 1981) entre les Turcs et les Chretiens. Par exemple, Giovanni Maria Filelfo, un humaniste, declara que le jeune sultan turc Mehmet II, le conquerant de Constantinople, etait un Troyen. Felix Fabri, un Allemand, etudia 1'idee selon laquelle les Turcs descendraient de Teucer, le fils de Telamon, 1'ami grec d'Hercule, et de la princesse troyenne Hesione. Fabri n'affirma pas que Teucer avait engendre les Turcs mais considera qu'ils descendaient de Turcus, un fils de TroTlos. (Des references a Giovanni Maria Filelfo se trouvent dans les Monumenta Hungariae, XXIII, K partie, no.9, pp.308, 309, 405 et 453, et a Felix Fabri dans YEvagatorium 777, pp.236-239. Cf. Schwoebel, 1967.)

 
Tandis que ces efforts pseudo-historiques pour trouver une continuite entre les deux camps perseveraient comme facon de rendre la perte et l'humiliation tolerables, une tentative opposee essayait au contraire de les delier de façon que les Byzantins puissent conserver 1'identite de leur grand groupe. En Europe, cela conduisit a voir les Turcs a travers des stereotypes. Selon Berkes (1964), les Parques avaient joue un tour aux Turcs parce qu'ils avaient pris Constantinople, une idee qui fut condensee avec une representation mentale de leur conquete de Jerusalem (comme les Turcs seldjoukides, les Turcs Ottomans conquirent aussi Jerusalem). Les Turcs devinrent la cible choisie inconsciem-ment de la vision stereotypee, obstinee, systematique et negative des Europeens et des historiens de l'Occident. Berkes affirme que ces historiens ne connurent jamais de tels cliches a 1'egard d'autres «etrangers» tels que les Chinois, les Arabes et les Japonais. Bien entendu, apres le 11 septembre 2001, les Arabes sont devenus la cible d'un ensemble de cliches aux Etats-Unis. A la suite de cette tragedie, le president George W. Bush s'est refere a la representation men-tale des croisades, renvoyant a un «effondrement du temps» (Volkan. 1997, 2004), a la representation d'un affrontement musulmans-chretiens du passe, transposes dans un affrontement de ces deux camps dans le present.
 
La problematique des Turcs comme conquerants de Jerusalem et Constantinople se generalisa quand les Europeens commencerent a decouvrir de nouveiles regions du monde et a les coloniser de facon agressive. En 1539, par exemple, les Indiens mexicains prirent part a une reconstitution historique spectaculaire de la liberation de Jerusalem par les armees du monde catholique rejointes par celles du Nouveau Monde pour chasser les Turcs (Motolinia, 1951). Encore aujourd'hui, une variante de cette reconstitution continue d'etre montree au Mexique, la Turquie se trouvant a mi-chemin d'un tour du monde en partant du Mexique (Harris, 1992). Cette vision stereotypee generalises fut meme integree a d'anciennes editions du dictionnaire Webster dans la definition du «Turc» comme «quelqu'un montrant des caracteris-tiques attributes aux Turcs, telles que la sensualite et la brutalite». On pent aisement comprendre la reference a la brutalite car les batailles comme celle ou les Turcs prirent Constantinople sont en effet brutales. Itzkowitz et moi-meme (Volkan, Itzkowitz, 1994) avons aussi essaye de comprendre la reference a la sensualite. Nous en sommes arrives a la conclusion qu'elle etait en grande partie liee a 1'image pleine de jeunesse et de virilite de Mehmet II dont la conquete fut percue comme un «viol». Les poetes contemporains voient tou-jours Constantinople, plus tard appelee Istanbul, comme le symbole d'une fernme deshonoree et/ou affligee de chagrin (Halman, 1992).
 
Dans une certaine mesure, les Grecs, heritiers de Byzance, resterent «eter-neljement en deuil», incapables de depasser la perte de Constantinople. Les generations se succedant, la chute de Constantinople devint leur trauma choisi et cela influenga revolution de la «Grande Idee» qui se cristallisa an xixe siecle. Environ quarante ans apres la Guerre d'independance de la Grece (1821-1833), la nouvelle identite grecque devint un ensemble compose d'elements helleniques (de la Grece ancienne, anterieure a Fere chretienne) et byzan-tins (de la Grece chretienne) (Herzfeld, 1986). Des individus influents comme Spyridon Zamblios (1856, 1859) et Nikoloas G. Politis (1876, 1882) exprime-rent le besom de garder des elements de la culture et de la religion byzantines. Depuis fors, comme Kjtromilides (1990) a ecrit, le processus d''edification de la nation pour le nouvel Etat grec acquit peu a peu deux dimensions. La pre­miere, interieure, fut le developpement progressif d'une nation au sein du royaume independant de la Grece; la seconds, exterieure, impliquait 1'iniluence de la «Grande Idee» comme point de reference pour le nouvel Etat grec, cela significant que des Grecs vivent dans I'Empire ottoman dans des lieux «conside-res comme faisant partie integrante du patrimoine historique hellenique» (Kitromilides, 1990, p.35). Leur «Grande Idee» est «un reve que partagent les Grecs de voir 1'Empire byzantin un jour restaure et tons les territoires Grecs de nouveau reunis au sein de la Grande Grece» (Markides, 1977, p.10). A fin de creer la «Grande Idee» et d'en faire I'une des motivations societales emotionnellement chargees pour la politique etrangere de leur pays, les Grecs modernes ranimerent la chute de Constantinople.
 
Ce serait sortir du cadre de ce bref expose que de relater en detail comment la «Grande Idee» influenca l'expansion immediate du nouvel Etat grec et les guerres auxquelles celle-ci donna lieu. Bien entendu, ces guerres eurent d'autres causes que l'influence de la «Grande Idee». Mais je voudrais ici simplement illustrer comment une ideologic politique conferant un droit excessif finit par alimenter differents brasiers. L'ile de Chypre fut le terrain de Fun des conilits greco-turcs les plus recents -un conflit que je connais particulierement bien (Volkan, 1979 ; Volkan. Itzkowitz, 1994)-, alimentes par la «Grande Idee» a la fin des annees 1950 et an debut des annees 1960. Le Chypriote grec Markides (1977) ecrit:
 
 
«On pourrait affirmer que la "Grande Idee" avail une logique interne, demandant de façon pressante a se realiser dans chaque partie du monde grec qui restait sous domi­nation etrangere. Les Grecs de Chypre se considerant eux-memes comme des Grecs. tant historiquement que culturellement. la "Grande Idee" a exerce sur eux un attrait intense. Ainsi. quand les Peres de I'feglise appelerent les Chypriotes [grecs] a se battre pour la reunification avec la Grece, il rien fallut pas beaucoup pour echauffer les esprits... I'Enosis [la Reunification de Chypre et de la Grece] ne naquit pas dans I'Eglise, mais dans 1'esprit d'intellectuels cherchant a faire revivre la civilisation greco-byzantine. Toutefois, en tant que 1'institution la plus centrale et puissante, 1'Eglise contribua tres largement a son developpement. L'Eglise embrassa ce mouvement et en devint le centre directeur pour toules les questions pratiques » (pp.10-11).
 
 
Il apparait toutefois que, depuis l'adhesion de la Grece a l'Union Euro­peenne, 1'influence de la «Grande Idee» sur la politique etrangere grecque a perdu de sa force. Mais il me semble qu'un grand groupe ne peut que tres difficilement «oublier» une ideologie politique liee a un trauma choisi. cela du fait des laches conscientes et inconscientes partagees, dont j'ai parle precedemment, qui font partie integrante des traumas choisis. En avril 2004, deux referendums ont eu lieu a Chypre. Les deux parties, les Grecs comme les Turcs. ont vote pour ou contre la «reunification». (Depuis 1974, Tile etait divisee en deux secteurs, Turc au nord. Grec au sud.) Les Grecs ont vote massivement contre un tel projet encadre par les Nations Unies avant que Chypre ne devienne membre de l'Union Europeenne, le let mai 2004. Les Chypriotes grecs ayant vote «non» a cette «reunificatiori»; le 1er mai 2004, seule la partie Grecque de 1'ile est devenue membre de I'Union Europeenne.
 
De nombreuses raisons relevant de la «Realpolitik» expliquent le vote negatif des Chypriotes grecs. Mais leur decision a egalement ete influencee par la «Grande Idee». Avant le referendum, I'Eglise grecque orthodoxe de l'ile avait preche que tout Chypriote grec qui voterait «oui» irait en enfer. L'illusion des Chypriotes Grecs de posseder l'ile entiere (infiuencee par la «Grande Idee») prevalut sur l'idee d'une sorte d' «etre ensemble» avec les Chypriotes Turcs.
 
Dans cette partie de mon expose, je me suis attache a montrer les rapports entre les traumas massifs subis par les ancetres d'un grand groupe et la façon dont ils creerit une atmosphere amenant le developpement d'une ideologie conferant un droit excessif. Je tiens a y insister: je n'entends aucunement reduire l'histoire des relations Greco-Turques a la seule influence de la «Grande Idee». Je ne voudrais pas donner l'impression de penser que, dans les relations Internationales, seuls les problemes d'une partie sont la cause de troubles et de violence. Generalement, les causes de la violence viennent des deux cotes. Mais, dans le cadre de cet expose, je me suis limite a trailer rnon sujet, c'est-a-dire le concept de trauma choisi et son rapport a 1'ideologie.
 
LES TRAUMAS MASSIFS  «AIGUS» ET «CHAUDS»
Jusqu'ici, j'ai examine le role des traumas choisis sur le processus politique. Je voudrais, maintenant, brievement etudier 1'infhience d'un trauma massif «aigu» ou «chaud» inflige par d'autres. Par «trauma aigu», j'entends un etat de confusion existant et persistant, un chagrin insupportable, le chaos et une criminalite croissante, ainsi que la recherche, au sein du groupe traurnatise, d'un meneur qui vienne reparer la situation ou serve de sauveur. Cela inclut egalernent la tentative de retablir un nouveau sentiment d'identite dans le grand groupe; une entreprise qui, en elle-meme, pent conduire a des actes de violence, a la terreur et au terrorisme diriges contre d'autres, meme contre des membres du groupe traurnatise qui ne suivent pas le (ou les) nouveau(x) meneur(s). Le peuple irakien, sans leader a meme de calmer les emotions, vit actuellement un trauma aigu.
 
De nombreux evenements survenus aux Etats-Unis apres le 11 septembre 2001 refletent egalement 1'influence d'un trauma aigu. Toutefois, contrairement a ce qui se passe en Irak, les. Etats-Unis ont un chef politique et des insti­tutions, et le chaos ne regne pas dans le pays. Generalement, un trauma aigu rassemble les membres d'une societe; mais des signes et symptomes d'une regression du grand groupe apparaissent bientot (Volkan, 2004), notamment de graves fractures societales entre les disciples fideles du leader et ceux qui, au contraire, s'opposent a lui.
 
Le trauma aigu auquel les Etats-Unis ont du faire face a conduit a une ideologic politique appelee la «doctrine Bush». Mais, a long terme. un trauma aigu de la societe pent ne pas devenir un marqueur de 1'identite du grand groupe, et les effels durables d'une ideologic politique qui accompagne un tel trauma sont discutables. D'autre part, un trauma choisi constitue un signe essentiel de 1'identite d'un grand groupe et une ideologic politique qui s'y trouve associee dure des decennies, voire des siecles, comme je 1'ai montre plus haut.
 
J'appelle iraiuna chaud un evenement qui continue d'habiter emotionnellement aussi bien ceux qui ont ete traumatises par le passe que les individus de plusieurs generations suivantes. En d'autres termes, je parle de «trauma chaud» pour decrire des individus traumatises et leur descendance qui s'efforcent toujours de donner nn sens a ce qui est arrive, continuent de faire le deuil de leurs pertes et de commemorer la tragedie. Par example, je vois 1'Holocauste comme un trauma chaud en train de devenir un trauma choisi (Volkan, Ast, Green 2002).
 

Quand un trauma choisi s'etablit des decennies ou des siecles apres que les ancetres aient percu leur victimisation, celui-ci devient un marqueur permanent de 1'identite du grand groupe concerne. Les leaders politiques et/ou religieux peuvent ensuite le manipuler de diverses facons, positives ou negatives. Si ce trauma est associe a une ideologic conferant un droit excessif, il peut alors devenir la source d'une nouvelle tragedie humaine.

 
(Traduit de I'anglais par Anne-Lise Hacker.)
 
 
 
 
 
 
 
BIBLIOGRAPHIQUES:
 

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